Rencontre avec Julianne Lavanchy

Enseignante d’initiation musicale et de rythmique-solfège

Vous enseignez la rythmique-solfège. Que recouvre exactement cette discipline, et en quoi se distingue-t-elle d’un cours de solfège plu traditionnel ?

Les notions abordées dans les cours de rythmique-solfège sont les mêmes qu’en solfège traditionnel. Ce sont les moyens et les outils qui diffèrent. En rythmique-solfège, nous utilisons le corps comme premier instrument. La méthodologie est aussi spécifique. Les notions sont d’abord ressenties et vécues par le corps, avant d’être analysées et intellectualisées.

La méthode Jaques-Dalcroze accorde une place importante au mouvement et au corp. Comment cela se traduit-il concrètement dans vos cours ?

Le mouvement permet d’expérimenter les notions, aussi bien mélodiques que rythmiques. Il aide aussi à structurer le cours. Cela permet aux élèves de se concentrer intensément sur une tâche, comme le déchiffrage ou l’analyse d’un morceau complexe. Après une activité corporelle spécifique dans laquelle la mémoire musculaire ou une autre partie du cerveau est stimulée, les élèves sont à nouveau disponibles pour une nouvelle tâche compliquée. 
Voici quelques exemples : Nous travaillons beaucoup avec des polyrythmies (temps aux pieds, rythmes aux mains). La gamme peut être spatialisée de plusieurs manières : sur le corps (le do sur les pieds, le ré sur les tibias, etc.), sur le sol avec des cerceaux (qui délimitent l’espace entre les notes), avec les mains pour montrer que la mélodie monte ou descend. Le corps devient alors un support qui aide à la compréhension et à la mémorisation.

À quels enfants ce type d’enseignement convient-il particulièrement ? Que peut-il leur apporter dans leur développement musical, et parfois même au-delà de la musique ?

Je pense que cet enseignement peut convenir à tous les enfants. Il s’adresse aussi bien à ceux qui ont des facilités, qu’à ceux pour qui l’apprentissage, la concentration ou le lien social est plus difficile. C’est un apprentissage très ludique, surtout au début du cursus. Les enfants qui ont des difficultés avec l’abstraction trouvent souvent avec cette méthode quelque chose de plus accessible. Les exercices sont majoritairement réalisés en groupe. Les élèves qui ont besoin de temps pour comprendre peuvent observer, faire avec le groupe et intégrer les notions de manière progressive.

Quels outils ou approches aimez-vous utiliser pour rendre les cours vivants et créatifs ?

J’aime beaucoup utiliser l’improvisation. C’est l’un des fondements de la rythmique Jaques-Dalcroze. Je m’en sers autant pour travailler une notion que pour vérifier qu’elle est bien assimilée. L’improvisation peut ouvrir la porte à un autre outil que j’affectionne : la composition. Une fois qu’ils ont expérimenté, créé et improvisé un rythme ou une mélodie de diverses manières, je leur demande de l’écrire et de le retravailler à l’aide de l’instrument ou de la voix. Cette activité est très ludique et me permet de vérifier à nouveau si les notions sont ancrées : la tonalité, le respect d’une carrure, le nombre de temps dans une mesure, etc. Je trouve cet exercice très intéressant parce qu’il offre une grande marge de manœuvre aux élèves. Cela peut révéler des qualités ou des centres d’intérêt jusque-là insoupçonnés.

Vous aimez proposer des expériences artistiques variées à vos élèves. Y a-t-il une activité ou un projet récent qui a particulièrement enthousiasmé les enfants ?

Malheureusement, notre année est très chargée, que ce soit en rythmique-solfège comme en solfège classique. Les exigences liées aux examens sont élevées et laissent peu de place pour développer des projets artistiques plus ambitieux. Cependant, avec certaines de mes classes d’initiation, nous avons eu la chance de collaborer avec les élèves de flûte à bec de Kerstin Fahr et François Mützenberg pour proposer un spectacle-audition. Ce fut une très belle soirée durant laquelle les élèves d’initiation et les élèves de flûte ont pu se rencontrer, s’écouter et s’émerveiller les uns les autres. Cette rencontre a créé un moment de partage, de joie et de musique, ravissant les spectateurs et les parents. Voir les enfants monter sur scène avec enthousiasme et fierté est l’une des plus belles récompenses de notre métier.

Y a-t-il un moment vécu en classe qui vous a particulièrement touchée ou fait sourire ?

Je crois qu’il est difficile de choisir précisément un seul moment. Il n’y a pas un seul cours où les enfants ne me font pas sourire. Les cours en groupe sont toujours remplis de surprises. L’atmosphère est très vivante, grâce notamment aux remarques spontanées, aux éclats de rire et aux liens qui se tissent entre les élèves, mais aussi au plaisir qu’ils ont à se retrouver chaque semaine. Je suis également toujours touchée lorsque la musique prend vie dans le groupe. Lors de certains exercices de réaction, les élèves sont concentrés, engagés dans l’instant, synchronisés entre eux et avec le piano qui les accompagne. Ils écoutent, réagissent et respirent ensemble. Ces moments de cohésion sont presque magiques. Ce sont des instants suspendus, d’une grande fraîcheur, qui me rappellent à quel point j’aime enseigner.

Vous êtes également pianiste et danseuse. Comment ces différentes pratiques nourrissent-elles votre manière d’enseigner la rythmique-solfège ?

Ces deux disciplines sont au cœur de ma méthode d’enseigner et se complètent très bien. Mon parcours de danseuse m’aide beaucoup à imaginer des mouvements, des gestes et des déplacements qui permettent aux élèves d’exprimer au mieux la musique par leur corps. Le modèle corporel de l’enseignant joue également un rôle important, car les enfants apprennent beaucoup par l’observation et l’imitation. Ma formation au piano est un atout précieux au quotidien. Elle me permet d’accompagner les exercices en temps réel, de soutenir les activités de mouvement et les déchiffrages, mais aussi d’adapter instantanément la musique aux besoins des élèves et des exercices. Le piano apporte des couleurs, des atmosphères et une richesse expressive qui stimulent leur imagination et leur écoute.

En dehors de la musique, qu’aimez-vous faire pour nourrir votre créativité ou vous ressourcer ?

J’aime beaucoup me baigner dans le lac, quelle que soit sa température et le mois de l’année. C’est un moment de calme et de recentrage qui me fait le plus grand bien dans ma vie mouvementée. Je passe aussi beaucoup de temps à créer et composer de la musique sur ordinateur à l’aide de synthétiseurs analogiques. Je suis toujours très friande des possibilités infinies qu’offre la musique assistée par ordinateur.

Y a-t-il un livre, un film ou une œuvre qui vous inspire particulièrement en ce moment ?

Je suis récemment retombée sur le travail d’Anne Teresa De Keersmaeker, et plus particulièrement sur sa chorégraphie des Variations Goldberg. Pour chorégraphier ces variations, elle a travaillé directement à partir de la partition. Son approche de la musique par le mouvement me touche et m’inspire.

Et, pour terminer, souhaiteriez-vous partager quels sont les trois titres de votre playlist du moment ?
  1. “Suspended” de Sampha
  2. “Hawk Mountain” de Petter Eldh feat. Eric Harland [MA1.1]
  3. “Put All Your Money Into Therapy” de Cocon Javel
Enseignante d’initiation musicale et de rythmique-solfège

Partager la page :


Newsletter du Conservatoire de Lausanne
Abonnez-vous et recevez nos dernières actualités !

S'abonner